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lundi 4 avril 2022

Par Grâce...


"Certes, notre pauvre espèce ne vaut pas cher, mais l’enfance émeut toujours ses entrailles, l’ignorance des petits lui fait baisser les yeux – ses yeux qui savent le bien et le mal, ses yeux qui ont vu tant de choses ! Mais ce n’est que l’ignorance après tout. La Vierge était l’Innocence. Rends-toi compte de ce que nous sommes pour elle, nous autres, la race humaine ? Oh ! naturellement, elle déteste le péché, mais enfin, elle n’a de lui nulle expérience, cette expérience qui n’a pas manqué aux plus grands saints, au saint d’Assise lui-même, tout séraphique qu’il est. Le regard de la Vierge est le seul regard vraiment enfantin, le seul vrai regard d’enfant qui se soit jamais levé sur notre honte et notre malheur. Oui, mon petit, pour la bien prier, il faut sentir sur soi ce regard qui n’est pas tout à fait celui de l’indulgence – car l’indulgence ne va pas sans quelque expérience amère – mais de la tendre compassion, de la surprise douloureuse, d’on ne sait quel sentiment encore, inconcevable, inexprimable, qui la fait plus jeune que le péché, plus jeune que la race dont elle est issue, et bien que Mère par la grâce, Mère des grâces, la cadette du genre humain."
Georges Bernanos

in Journal d'un curé de campagne

vendredi 10 avril 2020

Sur une épaule...





"Je crois qu'une misère qui a oublié jusqu'à son nom ne cherche plus, ne raisonne plus, pose au hasard sa face hagarde, doit se réveiller un jour sur l'épaule de Jésus Christ."
Georges Bernanos
in Journal d'un curé de campagne

lundi 23 septembre 2019

À travers les vitres trempées de pluie, je voyais le parc, si noble, si calme, les courbes majestueuses des pelouses, les vieux arbres solennels… Certes, cette femme n’eût dû m’inspirer que pitié. Mais alors que d’ordinaire il m’est si facile d’accepter la faute d’autrui, d’en partager la honte, le contraste de la maison paisible et de ses affreux secrets me révoltait. Oui, la folie des hommes m’apparaissait moins que leur entêtement, leur malice, l’aide sournoise qu’ils apportent, sous le regard de Dieu, à toutes les puissances de la confusion et de la mort. Quoi ! l’ignorance, la maladie, la misère dévorent des milliers d’innocents, et lorsque la Providence, par miracle, ménage quelque asile où puisse fleurir la paix, les passions viennent s’y tapir en rampant, et sitôt dans la place, y hurlent jour et nuit comme des bêtes… « Madame, lui dis-je, prenez garde ! – Garde à qui ? à quoi ?
À vous, peut-être ? Ne dramatisons rien. Ce que vous venez d’entendre, je ne l’avais encore avoué à personne. – Pas même à votre confesseur ? – Cela ne regarde pas mon confesseur. Ce sont là des sentiments dont je ne suis pas maîtresse. Ils n’ont d’ailleurs jamais inspiré ma conduite. Ce foyer, monsieur l’abbé, est un foyer chrétien. – Chrétien ! » m’écriai-je. Le mot m’avait frappé comme en pleine poitrine, il me brûlait. « Certes, madame, vous y accueillez le Christ, mais qu’en faites-vous ? Il était aussi chez Caïphe. – Caïphe ? Êtes-vous fou ? Je ne reproche pas à mon mari, ni à ma fille de ne pas me comprendre. Certains malentendus sont irréparables. On s’y résigne. – Oui, madame, on se résigne à ne pas aimer. Le démon aura tout profané, jusqu’à la résignation des saints. – Vous raisonnez comme un homme du peuple. Chaque famille a ses secrets. Quand nous mettrions les nôtres à la fenêtre, en serions-nous plus avancés ? Trompée tant de fois, j’aurais pu être une épouse infidèle. Je n’ai rien dans mon passé dont je puisse rougir. – Bénies soient les fautes qui laissent en nous de la honte ! Plût à Dieu que vous vous méprisiez vous-même ! – Drôle de morale. – Ce n’est pas la morale du monde, en effet. Qu’importe à Dieu le prestige, la dignité, la science, si tout cela n’est qu’un suaire de soie sur un cadavre pourri. – Peut-être préféreriez-vous le scandale ? – Croyez-vous les pauvres aveugles et sourds ? Hélas ! la misère n’a que trop de clairvoyance ! Il n’est crédulité pire, madame, que celle des ventres repus. Oh ! vous pouvez bien cacher aux misérables les vices de vos maisons, ils les reconnaissent de loin, à l’odeur. On nous rebat les oreilles de l’abomination des païens, du moins n’exigeaient-ils des esclaves qu’une soumission pareille à celle des bêtes domestiques, et ils souriaient, une fois l’an, aux revanches des Saturnales. Au lieu que vous autres, abusant de la Parole divine qui enseigne au pauvre l’obéissance du cœur, vous prétendez dérober par ruse ce que vous devriez recevoir à genoux, ainsi qu’un don céleste. Il n’est pire désordre en ce monde que l’hypocrisie des puissants. – Des puissants ! Je pourrai vous nommer dix fermiers plus riches que nous. Mais, mon pauvre abbé, nous sommes de très petites gens. – On vous croit des maîtres, des seigneurs. Il n’y a d’autre fondement de la puissance que l’illusion des misérables. – C’est de la phraséologie. Les misérables se soucient bien de nos affaires de famille ! – Oh ! madame, lui dis-je, il n’y a réellement qu’une famille, la grande famille humaine dont Notre-Seigneur est le chef. Et vous autres, riches, auriez pu être ses fils privilégiés. Rappelez-vous l’Ancien Testament : les biens de la terre y sont très souvent le gage de la faveur céleste. Quoi donc ! N’était-ce pas un privilège assez précieux que de naître exempt de ces servitudes temporelles qui font de la vie des besogneux une monotone recherche du nécessaire, une lutte épuisante contre la faim, la soif, ce ventre insatiable qui réclame chaque jour son dû ? Vos maisons devraient être des maisons de paix, de prière. N’avez-vous donc jamais été émue de la fidélité des pauvres à l’image naïve qu’ils se forment de vous ? Hélas, vous parlez toujours de leur vie, sans comprendre qu’ils désirent moins vos biens que ce je ne sais quoi, qu’ils ne sauraient d’ailleurs nommer, qui enchante parfois leur solitude, un rêve de magnificence, de grandeur, un pauvre rêve, un rêve de pauvre, mais que Dieu bénit ? »
Journal d'un curé de campagne
Georges Bernanos

samedi 31 août 2019

Sur la route...

« Presque tous les jours, je m'arrange pour rentrer au presbytère par la route de Gesvres. Au haut de la côte, qu'il pleuve ou vente, je m’assois sur un tronc de peuplier oublié là on ne sait pourquoi depuis des hivers et qui commence à pourrir. La végétation parasite lui fait une sorte de gaine que je trouve hideuse et jolie tour à tour, selon l'état de mes pensées ou la couleur du temps. C'est là que m'est venue l'idée de ce journal et il me semble que je ne l'aurais eue nulle part ailleurs. Dans ce pays de bois et de pâturages coupés de haies vives, plantés de pommiers, je ne trouverais pas un autre observatoire d'où le village m'apparaisse ainsi tout entier comme ramassé dans le creux de la main. Je le regarde, et je n'ai jamais l'impression qu'il me regarde aussi. Je ne crois pas d'ailleurs non plus qu'il m'ignore. On dirait qu'il me tourne le dos et m'observe de biais, les yeux mi-clos, à la manière des chats. 

Que me veut-il ? Me veut-il même quelque chose ? À cette place tout autre que moi, un homme riche, par exemple, pourrait évaluer le prix de ces maisons de torchis, calculer l'exacte superficie de ces champs, de ces prés, rêver qu'il a déboursé la somme nécessaire, que ce village lui appartient. Moi pas.
Quoi que je fasse, lui aurais-je donné jusqu'à la dernière goutte de mon sang (et c'est vrai que parfois j'imagine qu'il m'a cloué là-haut sur une croix, qu'il me regarde au moins mourir), je ne le posséderais pas. J'ai beau le voir en ce moment si blanc, si frais (à l'occasion de la Toussaint, ils viennent de passer leurs murs au lait de chaux teinté de bleu de linge), je ne puis oublier qu'il est là depuis des siècles, son ancienneté me fait peur. Bien avant que ne fût bâtie, au XVe siècle, la petite église où je ne suis tout de même qu'un passant, il endurait ici patiemment le chaud et le froid, la pluie, le vent, le soleil, tantôt prospère, tantôt misérable, accroché à ce lambeau de sol dont il pompait les sucs et auquel il rendait ses morts. Que son expérience de la vie doit être secrète, profonde ! Il m'aura comme les autres, plus vite que les autres sûrement. »

Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne

mardi 24 juillet 2018

Tendre abandon...

« Cette simplicité de l'âme, ce tendre abandon à la Majesté divine, nous consacrons notre vie à l'acquérir, ou à le retrouver si nous l'avons connu, car c'est un don de l'enfance qui le plus souvent ne survit pas à l'enfance... Une fois sorti de l'enfance, il faut très longtemps souffrir pour y rentrer, comme tout au bout de la nuit on retrouve une autre aurore. Suis-je redevenue enfant ?...»

Georges Bernanos 
in Dialogue des Carmélites

mercredi 1 novembre 2017

L'Eglise des Saints

« Car l'heure des saints vient toujours. Notre Église est l'église des saints. Qui s'approche d'elle avec méfiance ne croit voir que des portes closes, des barrières et des guichets, une espèce de gendarmerie spirituelle. Mais notre Église est l'église des saints. Pour être un saint, quel évêque ne donnerait son anneau, sa mitre, sa crosse, quel cardinal sa pourpre, quel pontife sa robe blanche, ses camériers, ses suisses et tout son temporel ? Qui ne voudrait avoir la force de courir cette admirable aventure ? Car la sainteté est une aventure, elle est même la seule aventure. Qui l'a une fois compris est entré au cœur de la foi catholique, a senti tressaillir dans sa chair mortelle une autre terreur que celle de la mort, une espérance surhumaine. Notre Église est l'église des saints. Mais qui se met en peine des saints ? On voudrait qu'ils fussent des vieillards pleins d'expérience et de politique, et la plupart sont des enfants. Or l'enfance est seule contre tous. 
Les malins haussent les épaules, sourient : quel saint eut beaucoup à se louer des gens d'église ? 
Hé ! Que font ici les gens d'église ! Pourquoi veut-on qu'ait accès aux plus héroïques des hommes tel ou tel qui s'assure que le royaume du ciel s'emporte comme un siège à l'Académie, en ménageant tout le monde ? Dieu n'a pas fait l'Église pour la prospérité des saints, mais pour qu'elle transmît leur mémoire, pour que ne fût pas perdu, avec le divin miracle, un torrent d'honneur et de poésie. Qu'une autre église montre ses saints ! La nôtre est l'Église des saints. À qui donneriez-vous à garder ce troupeau d'anges ? La seule histoire, avec sa méthode sommaire, son réalisme étroit et dur, les eût brisés. Notre tradition catholique les emporte, sans les blesser, dans son rythme universel. Saint Benoît avec son corbeau, saint François avec sa mandore et ses vers provençaux, Jeanne avec son épée, Vincent avec sa pauvre soutane, et la dernière venue, si étrange, si secrète, suppliciée par les entrepreneurs et les simoniaques, avec son incompréhensible sourire — Thérèse de l'Enfant Jésus. Souhaiterait-on qu'ils eussent tous été, de leur vivant, mis en châsse ? assaillis d'épithètes ampoulées, salués à genoux, encensés ? De telles gentillesses sont bonnes pour les chanoines. Ils vécurent, ils souffrirent comme nous. Ils furent tentés comme nous. Ils eurent leur pleine charge et plus d'un, sans la lâcher, se coucha dessous pour mourir. Quiconque n'ose encore retenir de leur exemple la part sacrée, la part divine, y trouvera du moins la leçon de l'héroïsme et de l'honneur. 
Mais qui ne rougirait de s'arrêter si tôt, de les laisser poursuivre seuls leur route immense ? Qui voudrait perdre sa vie à ruminer le problème du mal, plutôt que de se jeter en avant ? Qui refusera de libérer la terre ? 


Notre Église est l'église des saints. 
Tout ce grand appareil de sagesse, de force, de souple discipline, de magnificence et de majesté n'est rien de lui-même, si la charité ne l'anime. Mais la médiocrité n'y cherche qu'une assurance solide contre les risques du divin. Qu'importe ! Le moindre petit garçon de nos catéchismes sait que la bénédiction de tous les hommes d'Église ensemble n'apportera jamais la paix qu'aux âmes déjà prêtes à la recevoir, aux âmes de bonne volonté. Aucun rite ne dispense d'aimer. 
Notre Église est l'église des saints. 
Nulle part ailleurs on ne voudrait imaginer seulement telle aventure, et si humaine, d'une petite héroïne qui passe un jour tranquillement du bûcher de l'inquisiteur en Paradis, au nez de cent cinquante théologiens. « Si nous sommes arrivés à ce point, écrivaient au pape les juges de Jeanne, que les devineresses vaticinant faussement au nom de Dieu, comme certaine femelle prise dans les limites du diocèse de Beauvais, soient mieux accueillies par la légèreté populaire que les pasteurs et les docteurs, c'en est fait, la religion va périr, la foi s'écroule, l'Église est foulée aux pieds, l'iniquité de Satan dominera le monde !... » Et voilà qu'un peu moins de cinq cents ans plus tard l'effigie de la devineresse est exposée à Saint-Pierre de Rome — il est vrai peinte en guerrière, sans tabart ni robe fendue ! — et à cent pieds au-dessous d'elle, Jeanne aura pu voir un minuscule homme blanc, prosterné, qui était le pape lui-même. 
Notre Église est l'église des saints. 
Du Pontife au gentil clergeon qui boit le vin des burettes, chacun sait qu'on ne trouve au calendrier qu'un très petit nombre d'abbés oratoires et de prélats diplomates. Seul peut en douter tel ou tel bonhomme bien-pensant, à gros ventre et à chaîne d'or, qui trouve que les saints courent trop vite et souhaiterait d'entrer au paradis à petit pas, comme au banc d'œuvre, avec le curé son compère. 
Notre Église est l'église des saints. 
Nous respectons les services d'intendance, la prévôté, les majors et les cartographes, mais notre cœur est avec les gens de l'avant, notre cœur est avec ceux qui se font tuer. Nul d'entre nous portant sa charge — patrie, métier, famille, — avec nos pauvres visages creusés par l'angoisse, nos mains dures, l'énorme ennui de la vie quotidienne, du pain de chaque jour à défendre, et l'honneur de nos maisons, nul d'entre nous n'aura jamais assez de théologie pour devenir seulement chanoine. Mais nous en savons assez pour devenir des saints. Que d'autres administrent en paix le royaume de Dieu ! Nous avons déjà trop à faire d'arracher chaque heure du jour, une par une, à grand-peine, chaque heure de l'interminable jour, jusqu'à l'heure attendue, l'heure unique où Dieu daignera souffler sur sa créature exténuée, ô Mort si fraîche, ô seul matin ! Que d'autres prennent soin du spirituel, argumentent, légifèrent : nous tenons le temporel à pleines mains, nous tenons à pleines mains le royaume temporel de Dieu. Nous tenons l'héritage des saints. Car depuis que furent bénis avec nous la vigne et le blé, la pierre de nos seuils, le toit où nichent les colombes, nos pauvres lits pleins de songe et d'oubli, la route où grincent les chars, nos garçons au rire dur et nos filles qui pleurent au bord de la fontaine, depuis que Dieu lui-même nous visita, est-il rien en ce monde que nos saints n'aient dû reprendre, est-il rien qu'ils ne puissent donner ? »
Georges Bernanos, in Jeanne relapse et sainte