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samedi 9 décembre 2023

Au bord de l'eau verte...

Au bord de l'eau verte, les sauterelles
sautent ou se traînent, ou bien sur les fleurs des carottes frêles
grimpent avec peine.

Dans l'eau tiède filent les poissons blancs
auprès d'arbres noirs dont l'ombre sur l'eau tremble doucement
au soleil du soir.

Deux pies qui crient s'envolent loin, très loin,
loin de la prairie, et vont se poser sur des tas de foin
pleins d'herbes fleuries.

Trois paysans assis
Usent un journal
en gardant les boeufs près de râteaux aux manches luisants que
touchaient leurs doigts calleux.

Les moucherons minces volent sur l'eau,
sans changer de place.
En se croisant ils passent, puis repassent,
vont de bas en haut.

Je tape les herbes avec une gaule
en réfléchissant et le duvet des pissenlits s'envole
en suivant le vent.

Francis Jammes

lundi 21 août 2023

Prière pour être simple

Les papillons obéissent à tous les souffles,
comme des pétales de fleurs jetés vers vous,
aux processions, par les petits enfants doux.
Mon Dieu, c’est le matin, et, déjà, la prière
monte vers vous avec ces papillons fleuris,
le cri du coq et le choc des casseurs de pierres.
Sous les platanes dont les palmes vertes luisent,
dans ce mois de juillet où la terre se craquèle,


On entend, sans les voir, les cigales grinçantes
chanter assidûment votre Toute-Puissance.
Le merle inquiet, dans les noirs feuillages des eaux,
essaie de siffler un peu longtemps, mais n’ose.
Il ne sait ce qu’il y a qui l’ennuie. Il se pose
et s’envole tout à coup en filant d’un seul trait,
à ras de terre, et du côté où l’on n’est pas.


Mon Dieu, tout doucement, aujourd’hui, recommence
la vie, comme hier et comme tant de fois.
Comme ces papillons, comme ces travailleurs,
comme ces cigales mangeuses de soleil,
et ces merles cachés dans le froid noir des feuilles,
laissez-moi, ô mon Dieu, continuer la vie
d’une façon aussi simple qu’il est possible.

Francis Jammes
in Le deuil des primevères

 

mardi 15 août 2023

Prière pour louer Dieu

La torpeur de midi. Une cigale éclate 
dans le pin. Le figuier seul semble épais et frais
dans la brasillement de l’azur écarlate.
Je suis seul avec vous, mon Dieu, car tout se tait
sous les jardins profonds, tristes et villageois.
Les noirs poiriers luisants, à forme d’encensoir,
dorment au long des buis qui courent en guirlandes
auprès des graviers blancs comme de Saintes-Tables.
Quelques humbles labiées donnent une odeur sainte
à celui qui médite assis près des ricins.
Mon Dieu, j’aurais, jadis, ici, rêvé d’amour,
mais l’amour ne bat plus dans mon sang inutile,
et c’est en vain qu’un banc de bois noir démoli
demeure là parmi les feuillages des lys.
Je n’y mènerai pas d’amie tendre et heureuse
pour reposer mon front sur son épaule creuse.
Il ne me reste plus, mon Dieu, que la douleur
et la persuasion que je ne suis rien
que l’écho inconscient de mon âme légère
comme une effeuillaison de grappe de bruyère.
J’ai lu et j’ai souri. J’ai écrit, j’ai souri.
J’ai pensé, j’ai souri, pleuré et j’ai aussi
souri, sachant le monde impossible au bonheur,
et j’ai pleuré parfois quand j’ai voulu sourire.


Mon Dieu, calmez mon cœur, calmez mon pauvre cœur,
et faites qu’en ce jour d’été où la torpeur
s’étend comme de l’eau sur les choses égales
j’aie le courage encore, comme cette cigale
dont éclate le cri dans le sommeil du pin,
de vous louer, mon Dieu, modestement et bien.


Francis Jammes
in Le deuil des primevères