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vendredi 6 mai 2016

L'Europe, l'Europe... Discours du Pape François lors de la remise du prix Charlemagne.

Honorables invités,

Je vous souhaite la bienvenue et je vous remercie de votre présence. Je suis reconnaissant, en particulier, à Messieurs Marcel Philipp, Jürgen Linden, Martin Schulz, Jean-Claude Juncker et Donald Tusk pour leurs aimables paroles. Je voudrais redire mon intention de dédier le prestigieux Prix, dont je viens d’être honoré, à l’Europe : en effet, nous ne sommes pas en train d’accomplir un geste de célébration ; nous saisissons plutôt l’occasion pour souhaiter ensemble un élan nouveau et courageux à ce cher continent.

La créativité, le génie, la capacité de se relever et de sortir de ses propres limites caractérisent l’âme de l’Europe. Au siècle dernier, elle a témoigné à l’humanité qu’un nouveau départ était possible : après des années de conflits tragiques, qui ont abouti à la plus terrible guerre dont on se souvienne, est apparue dans l’histoire, par la grâce de Dieu, une nouveauté sans précédent. Les cendres des décombres n’ont pas pu éteindre l’espérance et la recherche de l’autre, qui brûlaient dans le cœur des Pères fondateurs du projet européen. Ils ont jeté les fondations d’un rempart de paix, d’un édifice construit par des États qui ne s’étaient pas unis de force, mais par un choix libre du bien commun, en renonçant pour toujours à s’affronter. L’Europe, après tant de divisions, s’est finalement retrouvée elle-même et a commencé à édifier sa maison.


Cette « famille de peuples » (1), admirablement agrandie entre-temps, dernièrement semble moins sentir comme siens les murs de la maison commune, érigés parfois en s’éloignant du judicieux projet conçu par les Pères. Cette atmosphère de nouveauté, cet ardent désir de construire l’unité paraissent de plus en plus éteints : nous, les enfants de ce rêve, nous sommes tentés de céder à nos égoïsmes, en ayant en vue notre propre intérêt et en pensant construire des enclos particuliers. Cependant, je suis convaincu que la résignation et la fatigue ne font pas partie de l’âme de l’Europe et qu’également « les difficultés peuvent devenir des promotrices puissantes d’unité » (2).

Au Parlement européen, je me suis permis de parler d’une Europe grand-mère. Je disais aux Eurodéputés qu’en bien des endroits grandissait l’impression générale d’une Europe fatiguée et vieillie, stérile et sans vitalité, où les grands idéaux qui ont inspiré l’Europe semblent avoir perdu leur force attractive ; une Europe en déclin qui semble avoir perdu sa capacité génératrice et créative. Une Europe tentée de vouloir assurer et dominer des espaces plutôt que de créer des processus d’inclusion et de transformation : une Europe qui est en train de “se retrancher” au lieu de privilégier des actions qui promeuvent de nouveaux dynamismes dans la société ; des dynamismes capables d’impliquer et de mettre en mouvement tous les acteurs sociaux (groupes et personnes) dans la recherche de solutions nouvelles aux problèmes actuels, qui portent du fruit dans d’importants événements historiques ; une Europe qui, loin de protéger les espaces, devienne une mère génératrice de processus (cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 223).

Que t’est-il arrivé, Europe humaniste, paladin des droits de l’homme, de la démocratie et de la liberté ? Que t’est-il arrivé, Europe terre de poètes, de philosophes, d’artistes, de musiciens, d’hommes de lettres ? Que t’est-il arrivé, Europe mère de peuples et de nations, mère de grands hommes et de grandes femmes qui ont su défendre et donner leur vie pour la dignité de leurs frères ? L’écrivain Elie Wiesel, survivant des camps d’extermination nazis, disait qu’il est capital aujourd’hui de réaliser une “transfusion de mémoire”. Il est nécessaire de “faire mémoire”, de prendre un peu de distance par rapport au présent pour écouter la voix de nos ancêtres. Non seulement la mémoire nous permettra de ne pas commettre les mêmes erreurs du passé (cf. Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 108), mais aussi elle nous donnera accès à ces acquis qui ont aidé nos peuples à traverser, avec un esprit positif, les carrefours historiques qu’ils trouvaient marchant. La transfusion de la mémoire nous libère de cette tendance actuelle, souvent plus attrayante, de fabriquer en hâte sur les sables mouvants des résultats immédiats qui pourraient produire un gain « politique facile, rapide et éphémère, mais qui ne construisent pas la plénitude humaine » (ibid., n. 224).

À cette fin, cela nous fera du bien d’évoquer les Pères fondateurs de l’Europe. Ils ont su chercher des routes alternatives, innovatrices dans un contexte marqué par les blessures de la guerre. Ils ont eu l’audace non seulement de rêver l’idée d’Europe, mais ils ont osé transformer radicalement les modèles qui ne provoquaient que violence et destruction. Ils ont osé chercher des solutions multilatérales aux problèmes qui peu à peu devenaient communs.
Robert Schuman, dans ce que beaucoup reconnaissent comme l’acte de naissance de la première communauté européenne, a dit : « l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait ».

À présent justement, dans notre monde divisé et blessé, il faut retourner à cette solidarité de fait, à la même générosité concrète qui a suivi le deuxième conflit mondial, parce que, – continuait Schuman – « la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent » (4). Les projets des Pères fondateurs, hérauts de la paix et prophètes de l’avenir, ne sont pas dépassés : ils inspirent, aujourd’hui plus que jamais, à construire des ponts et à abattre des murs. Ils semblent exprimer une invitation angoissée à ne pas se contenter de retouches cosmétiques ou de compromis bancals pour corriger quelques traités, mais à poser courageusement de nouvelles bases, fortement enracinées ; comme l’affirmait Alcide De Gasperi, « tous également animés par le souci du bien commun de nos patries européennes, de notre Patrie l’Europe », recommencer, sans peur un « travail constructif qui exige tous nos efforts d’une coopération patiente et longue » (5).
Cette transfusion de la mémoire nous permet de nous inspirer du passé pour affronter avec courage le complexe cadre multipolaire actuel, en acceptant avec détermination le défi d’« actualiser » l’idée de l’Europe. Une Europe capable de donner naissance à un nouvel humanisme fondé sur trois capacités : la capacité d’intégrer, la capacité de dialoguer et la capacité de générer.

Capacité d’intégrer

Erich Przywara, dans sa magnifique oeuvre « L’idée de l’Europe », nous invite à penser la ville comme un lieu de cohabitation entre diverses instances et divers niveaux. Il connaissait cette tendance réductionniste qui habite chaque tentative de penser et de rêver le tissu social. La beauté enracinée dans beaucoup de nos villes est due au fait qu’elles ont réussi à conserver dans le temps les différences d’époques, de nations, de styles, de visions. Il suffit de regarder l’inestimable patrimoine culturel de Rome pour confirmer encore une fois que la richesse et la valeur d’un peuple s’enracine justement dans le fait de savoir articuler tous ces niveaux dans une saine cohabitation. Les réductionnismes et toutes les tentatives d’uniformisation, loin de générer des valeurs, condamnent nos peuples à une cruelle pauvreté : celle de l’exclusion. Et loin d’apporter grandeur, richesse et beauté, l’exclusion provoque la lâcheté, l’étroitesse et la brutalité. Loin de donner de la noblesse à l’esprit, ils lui apportent la mesquinerie.
Les racines de nos peuples, les racines de l’Europe se sont consolidées au cours de son histoire
du fait qu’elle a appris à intégrer dans une synthèse toujours neuve les cultures les plus diverses et sans lien apparent entre elles. L’identité européenne est, et a toujours été, une identité dynamique et multiculturelle. L’activité politique sait qu’elle a entre les mains cette tâche fondamentale et urgente. Nous savons que « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci », par conséquent, on devra toujours travailler pour « élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 235). Nous sommes invités à promouvoir une intégration qui trouve dans la solidarité la manière de faire les choses, la manière de construire l’histoire. Une solidarité qui ne peut jamais se confondre avec l’aumône, mais comme la création d’opportunités pour que tous les habitants de nos villes – et de tant d’autres villes – puissent mener leur vie avec dignité. Le temps nous enseigne que la seule insertion géographique des personnes ne suffit
pas, mais que le défi est celui d’une forte intégration culturelle.

Ainsi, la communauté des peuples européens pourra vaincre la tentation de se replier sur des paradigmes unilatéraux et de s’aventurer dans des “colonisations idéologiques” ; elle redécouvrira plutôt la grandeur de l’âme européenne, née de la rencontre de civilisations et de peuples, plus vaste que les frontières actuelles de l’Union et appelée à devenir un modèle de nouvelles synthèses et de dialogue. Le visage de l’Europe ne se distingue pas, en effet, par l’opposition aux autres, mais par le fait de porter imprimés les traits de diverses cultures et la beauté de vaincre les fermetures. Sans cette capacité d’intégration, les paroles prononcées par Konrad Adenauer dans le passé résonneront aujourd’hui comme une prophétie de l’avenir : « L’avenir de l’Occident n’est pas tant menacé par la tension politique que par le danger de la massification, de l’uniformité de pensée et de sentiment ; bref, par tout le système de vie, de la fuite de responsabilité, avec l’unique préoccupation de son propre moi » (6).

Capacité de dialogue

S’il y a un mot que nous devons répéter jusqu’à nous en lasser, c’est celui-ci : dialogue. Nous sommes invités à promouvoir une culture du dialogue en cherchant par tous les moyens à ouvrir des instances afin qu’il soit possible et que cela nous permette de reconstruire le tissu social. La culture du dialogue implique un apprentissage authentique, une ascèse qui nous aide à reconnaître l’autre comme un interlocuteur valable ; qui nous permette de regarder l’étranger, le migrant, celui qui appartient à une autre culture comme un sujet à écouter, considéré et apprécié. Il est urgent pour nous aujourd’hui d’impliquer tous les acteurs sociaux dans la promotion d’« une culture qui privilégie le dialogue comme forme de rencontre », en promouvant « la recherche de consensus et d’accords, mais sans la séparer de la préoccupation d’une société juste, capable de mémoire, et sans exclusions » (Exhort. ap. Evangelii gaudium, n. 239). La paix sera durable dans la mesure où nous armons nos enfants des armes du dialogue, dans la mesure où nous leur enseignons le bon combat de la rencontre et de la négociation. Ainsi, nous pourrons leur laisser en héritage une culture qui sait définir des stratégies non pas de mort mais de vie, non pas d’exclusion mais d’intégration.
Cette culture du dialogue, qui devrait être insérée dans tous les cursus scolaires comme axe transversal des disciplines, aidera à inculquer aux jeunes générations une manière de résoudre les conflits différente de celle à laquelle nous nous habituons. Aujourd’hui, il est urgent de pouvoir réaliser des “coalitions” non plus uniquement militaires ou économiques mais culturelles, éducatives, philosophiques, religieuses. Des coalitions qui mettent en évidence que, derrière beaucoup de conflits, le pouvoir de groupes économiques est souvent en jeu. Des coalitions capables de défendre le peuple de l’utilisation qu’on fait de lui à des fins impropres. Armons nos gens de la culture du dialogue et de la rencontre.

Capacité de générer

Le dialogue, et tout qu’il comporte, nous rappelle que personne ne peut se contenter d’être spectateur ni simple observateur. Tous, du plus petit au plus grand, sont des acteurs de la construction d’une société intégrée et réconciliée. Cette culture est possible si nous participons tous à son élaboration et à sa construction. La situation actuelle n’admet pas de simples observateurs des luttes d’autrui. Au contraire, c’est un appel fort à la responsabilité personnelle et sociale. En ce sens, nos jeunes ont un rôle prépondérant. Ils ne constituent pas l’avenir de nos peuples, mais ils sont le présent ; ils sont ceux qui, déjà par leurs rêves, par leur vie, sont en train de forger l’esprit européen. Nous ne pouvons pas penser l’avenir sans leur offrir une réelle participation comme agents de changement et de transformation. Nous ne pouvons pas imaginer l’Europe sans les rendre participants et protagonistes de ce rêve.
Ces derniers temps, j’ai réfléchi à cet aspect et je me suis demandé : comment pouvons-nous
faire participer nos jeunes à cette construction lorsque nous les privons de travail ; de travaux dignes qui leur permettent de se développer grâce à leurs mains, grâce à leur intelligence et à leur énergie ? Comment voulons-nous leur reconnaître la valeur de protagonistes, lorsque les taux de chômage et de sous-emploi de millions de jeunes européens sont en augmentation ? Comment éviter de perdre nos jeunes, qui finissent par aller ailleurs à la recherche d’idéaux et de sens d’appartenance parce qu’ici, sur leur terre, nous ne savons pas leur offrir des opportunités et des valeurs ? « La juste distribution des fruits de la terre et du travail humain n’est pas de la pure philanthropie. C’est un devoir moral ». Si nous voulons penser nos sociétés d’une manière différente, nous avons besoin de créer des postes d’un travail digne et bien rémunéré, surtout pour nos jeunes.
Cela demande la recherche de nouveaux modèles économiques plus inclusifs et équitables, non orientés vers le service d’un petit nombre, mais au bénéfice des gens et de la société. Et cela nous demande le passage d’une économie liquide à une économie sociale. Je pense par exemple à l’économie sociale de marché, encouragée par mes Prédécesseurs (cf. Jean-Paul II, Discours à l’Ambassadeur de la République Fédérale d’Allemagne, 8 novembre 1990). Passer d’une économie, qui vise au revenu et au profit sur la base de la spéculation et du prêt à intérêt, à une économie sociale
qui investit dans les personnes en créant des postes de travail et de la qualification.
Nous devons passer d’une économie liquide, qui tend à favoriser la corruption comme moyen pour obtenir des profits, à une économie sociale qui garantit l’accès à la terre, au toit grâce au travail comme milieu où les personnes et les communautés peuvent mettre en jeu « plusieurs dimensions de la vie (…) : la créativité, la projection vers l’avenir, le développement des capacités, la mise en pratique de valeurs, la communication avec les autres, une attitude d’adoration. C’est pourquoi, dans la réalité sociale mondiale actuelle, au-delà des intérêts limités des entreprises et d’une rationalité économique discutable, il est nécessaire que “l’on continue à se donner comme objectif prioritaire l’accès au travail… pour tous” (8) » (Enc. Laudato si’, n. 127). Si nous voulons envisager un avenir qui soit digne, si nous voulons un avenir de paix pour nos sociétés, nous pourrons l’atteindre uniquement en misant sur la vraie inclusion : « celle qui donne le travail digne, libre, créatif, participatif et solidaire ».(9) Ce passage (d’une économie liquide à une économie sociale) non seulement donnera de nouvelles perspectives et opportunités concrètes d’intégration et d’inclusion, mais aussi nous ouvrira de nouveau la capacité de rêver de cet humanisme dont l’Europe a été le berceau et la source.
L’Église peut et doit contribuer à la renaissance d’une Europe affaiblie, mais encore dotée d’énergie et de potentialités. Son devoir coïncide avec sa mission : l’annonce de l’Évangile, qui aujourd’hui plus que jamais se traduit surtout par le fait d’aller à la rencontre des blessures de l’homme, en portant la présence forte et simple de Jésus, sa miséricorde consolante et encourageante. Dieu désire habiter parmi les hommes, mais il ne peut le faire qu’à travers des hommes et des femmes qui, comme les grands évangélisateurs du continent, soient touchés par lui et vivent l’Évangile, sans chercher autre chose. Seule une Église riche de témoins pourra redonner l’eau pure de l’Évangile aux racines de l’Europe. En cela, le chemin des chrétiens vers la pleine unité est un grand signe des temps, mais aussi l’exigence pressante de répondre à l’appel du Seigneur « pour que tous soient un » (Jn 17, 21).
Avec l’esprit et avec le cœur, avec espérance et sans vaine nostalgie, comme un fils qui retrouve dans la mère Europe ses racines de vie et de foi, je rêve d’un nouvel humanisme européen, d’« un chemin constant d’humanisation », requérant « la mémoire, du courage, une utopie saine et humaine » (10). Je rêve d’une Europe jeune, capable d’être encore mère : une mère qui ait de la vie, parce qu’elle respecte la vie et offre l’espérance de vie. Je rêve d’une Europe qui prend soin de l’enfant, qui secourt comme un frère le pauvre et celui qui arrive en recherche d’accueil parce qu’il n’a plus rien et demande un refuge. Je rêve d’une Europe qui écoute et valorise les personnes malades et âgées, pour qu’elles ne soient pas réduites à des objets de rejet improductifs. Je rêve d’une Europe où être migrant ne soit pas un délit mais plutôt une invitation à un plus grand engagement dans la dignité de l’être humain tout
entier. Je rêve d’une Europe où les jeunes respirent l’air pur de l’honnêteté, aiment la beauté de la culture et d’une vie simple, non polluée par les besoins infinis du consumérisme ; où se marier et avoir des enfants sont une responsabilité et une grande joie, non un problème du fait du manque d’un travail suffisamment stable. Je rêve d’une Europe des familles, avec des politiques vraiment effectives, centrées sur les visages plus que sur les chiffres, sur les naissances d’enfants plus que sur l’augmentation des biens. Je rêve d’une Europe qui promeut et défend les droits de chacun, sans oublier les devoirs envers tous. Je rêve d’une Europe dont on ne puisse pas dire que son engagement pour les droits humains a été sa dernière utopie.

1 Discours au Parlement européen, Strasbourg, 25 novembre 2014.
2 Ibid.
3 Déclaration du 9 mai 1950, Salon de l’Horloge, Quai d’Orsay, Paris.
4 Ibid.
5 Discours à la Conférence Parlementaire Européenne, Paris, 21 avril 1954.
6 Discours à l’Assemblée des artisans allemands, Düsseldorf, 27 avril 1952.
7 Discours aux mouvements populaires en Bolivie, Santa Cruz de la Sierra, 9 juillet 2015.
8 BENOIT XVI, Lett. Enc. Caritas in veritate (29 juin 2009), n. 32 : AAS 101 (2009), p. 666.
9 Discours aux mouvements populaires en Bolivie, Santa Cruz de la Sierra, 9 juillet 2015.
10 Discours au Conseil d’Europe, Strasbourg, 25 novembre 2014.

jeudi 25 février 2016

L’intolérance, la peur de l’autre, les stéréotypes...

Débat sur le racisme entre l'écrivain Umberto Eco et Delphine Horvilleur, femme rabbin
(Madame Figaro 17 avril 2011)

Madame Figaro. La religion est au cœur de vos préoccupations à l’un comme à l’autre. Comment expliquez-vous son rebond actuel ?
Delphine Horvilleur. Je parlerais plus d’un rebond de la spiritualité. Beaucoup de gens sont en quête de sens, d’un dialogue entre le je et le nous. Et cela va parfois à l’encontre de l’idée d’un dogme ou d’un clergé – ce qui m’embête un peu, vu que je commence ma carrière !

Umberto Eco. Je crois plutôt que c’est dû à la crise des idéologies. Dans ce contexte, on cherche des substituts. Mais ce n’est pas tellement la renaissance de la religion en tant que telle que la recherche d’une alternative à la vie matérielle. Le grand problème de notre temps, ce sont les sectes, le retour au New Age. Je suis d’accord avec cette phrase de G. K. Chesterton qui dit : « Lorsque les gens ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, mais qu’ils croient en tout. » Cela dit, je suis loin d’être un expert. Je m’occupe de religion comme si je m’intéressais aux lézards – avec cette différence que je n’ai jamais été lézard, alors que j’ai été profondément catholique ! 

Umberto, vous évoquez la religion juive dans ce roman...
U. E. Pas tout à fait. Il n’y a pas un Juif dans le livre, si ce n’est la brève apparition d’une fillette. Ce qui m’intéresse, c’est le discours de l’antisémitisme. Je me souviens d’avoir dit un jour au romancier israélien Abraham Yehoshua que je ne souhaitais pas écrire sur la religion juive, car pour un goy cela restait tabou. Mais l’antisémitisme, c’est à nous, c’est nous qui l’avons inventé !

Justement, on vous reproche de dénoncer l’antisémitisme dans ce livre en usant des pires stéréotypes sur les Juifs. N’est-ce pas dangereux ?
D. H. Je n’ai pas été gênée à la lecture. Mais le livre pose deux questions importantes. Dans quelle mesure une littérature peut-elle être nocive et mal utilisée ? Et quel contrôle peut-on avoir sur ses interprétations qui sont faites par ses lecteurs ? Il me semble évident qu’on ne pourra, de toute façon, lire ce texte qu’à travers ses préjugés.

U. E. On ne peut pas contrôler les lecteurs. J’ai seulement construit un personnage odieux afin de démontrer qu’il dit le faux.

D. H. L’unique chose à faire, c’est de s’assurer que les lecteurs possèdent les clés qui leur permettent, lorsqu’ils découvrent un texte comme celui-là, de le comprendre. De pouvoir y percer la mise en place des théories du complot.

U. E. Il suffit d’écouter Kadhafi affirmer qu’al-Qaida a donné de la drogue aux Libyens pour qu’ils se révoltent ! Il y a un très bon essai de Karl Popper où il explique que la théorie du complot est un bon moyen de prouver que le coupable, ce n’est jamais nous.

"Nous sommes dominés par le politiquement correct"

« Il faut un ennemi pour donner au peuple un espoir », prétend un des personnages du roman. Pourquoi le Juif a-t-il si souvent endossé ce rôle ?
D. H. Il y a dans l’image du Juif l’idée qu’il est en notre sein, qu’on ne peut pas le différencier. C’est son caractère d’ennemi invisible qui effraie.

U. E. Je crois exactement le contraire. Les Juifs sont un peuple diasporé, un peuple du Livre où chacun sait lire et écrire – ce qui le rend différent des autres –, qui parle un langage incompréhensible, et ils se marient entre eux. Quatre qualités idéales pour définir un ennemi…

D. H. Mais c’est aussi une construction mythique, car cet idiome inconnu et cette non-mixité sociale sont des leurres. Dans les sociétés modernes, c’est inexistant, et pourtant le discours persiste !

U. E. Il y a eu un clivage historique au moment de la Révolution. Avant, on était face à un antisémitisme religieux, l’idée du peuple déicide. Les Juifs n’étaient pas encore vus comme les maîtres du monde, c’étaient les pauvres du ghetto. Avec l’émancipation, ils deviennent Rockefeller. Ils se mêlent, se confondent à la population. Dans le premier cas, on leur reprochait d’être trop différents. Dans le second, d’être trop semblables.


D. H. J’ai trouvé fascinant dans le livre le fait qu’on leur donne des traits raciaux incroyables, un métabolisme à part. On les accuse à la fois d’être dégénérés mais investis d’une puissance sexuelle démesurée. Tout et son contraire !
Que reste-t-il de cet antisémitisme violent et contradictoire du XIXe siècle ?
U. E. Nous sommes dominés par le politiquement correct. Mais je crois que, dans le fond, cet antisémitisme est encore là.

D. H. C’est une maladie chronique. Sans se l’avouer, on construit sur les mêmes clichés, il suffit de constater le succès constant des Protocoles des sages de Sion. Cela dit, l’antisémitisme de la fin du XIXe siècle reste antérieur à deux événements majeurs du XXe siècle que sont la Shoah et la création d’Israël. Le discours a donc besoin de se reformuler. Depuis la Shoah, il est difficilement tenable d’affirmer que les Juifs appartiennent à un peuple indestructible qui tire les ficelles du monde…



"Il y a de nouvelles formes de racisme"

Comment expliquer cette survivance des Protocoles des sages de Sion ?
U. E.  C’est le scandale qui m’a poussé à écrire ce roman. On a commencé à les croire quand on a prouvé qu’ils étaient faux ! L’essayiste antisémite Nesta Webster a même affirmé: « Peut-être que ce texte est un faux. Mais ce n’est pas grave, puisqu’il dit la vérité ! » Delphine Horvilleur. – Il y a là une fascination constante pour l’idée du complot. C’est une forme de « paranoïa de sérénité » : en succombant à ces théories, on supprime tout hasard et on accepte de se déresponsabiliser. Lutter contre les « Protocoles » et autres faux, c’est assumer la complexité de la vie et de l’Histoire.

Les récents débats sur l’immigration et la laïcité s’inscrivent-ils selon vous dans la même logique de bouc émissaire ?
U. E. Pas directement. Le débat sur la laïcité et le voile reste un débat purement français, qui tient à la conception de la République. En revanche, il y a de nouvelles formes de racisme, envers les Africains ou les Européens de l’Est notamment. En Italie, dès qu’un viol est commis, on interrogera toujours un Marocain ou un Albanais, avant de découvrir que c’était l’oncle le coupable ! Pour autant, on aurait bien du mal à accuser ces immigrés de monter un complot visant à diriger le monde…

D. H. Ce temps de définition identitaire qu’on se force à vivre aujourd’hui en France est un moment où l’on cherche à distinguer l’Autre, quel qu’il soit, comme un facteur de coalition et d’unité. L’Autre qui n’aurait qu’un visage, qui ne pourrait se comporter que d’une seule manière. C’est très risqué.

Les femmes sont moins présentes dans le roman. Sont-elles moins sujettes à la haine et à l’intolérance ?
D. H. Pendant très longtemps, elles ont surtout été des objets de l’Histoire, et non des sujets. Elles étaient maintenues hors des sphères publiques de la politique ou du religieux. Auraient-elles mieux agi en étant au pouvoir ? Ce n’est pas évident.

U. E. Il suffit de se souvenir de Catherine de Médicis en France

D. H. Dans un sens, les femmes ont longtemps partagé la condition juive. Celle d’un être en périphérie, auquel on attribue des qualités démoniaques, alors même qu’il est placé par la société dans un état de vulnérabilité extrême. Il est d’ailleurs intéressant que dans le discours antisémite on ait longtemps cru que même les hommes juifs avaient leurs règles ! Aujourd’hui, on est dans une ère nouvelle des femmes. Et la féminisation du leadership, religieux notamment, change le débat. Dans le monde de l’interprétation juive, le fait que des femmes y soient entrées a donné un souffle nouveau au commentaire des textes et à la pensée religieuse en général.

Quels sont les meilleurs moyens de lutter aujourd’hui contre l’intolérance ?
U. E. Il n’y a rien à faire, sinon la parole. Le racisme est une maladie mentale. Moi aussi, je suis parfois irrité par les autres, je pense que les Coréens mangent trop d’ail par exemple, mais j’essaie de le surmonter ! Le problème, ce n’est pas d’être touché par la différence. C’est de s’éduquer à son acceptation.

D. H. Il faut donner aux jeunes la capacité d’analyser et de reconnaître les mécanismes engagés dans les processus racistes. Ça passe par l’éducation à une pensée complexe, non simplifiée du monde.

On a tendance à n’écouter que les discours les plus extrêmes, et donc les plus caricaturaux. Il est de la responsabilité de chacun de faire entendre les voix multiples au sein des systèmes de pensée. Ce doit être une priorité des éducateurs, des leaders religieux et sans doute aussi des écrivains…

samedi 19 janvier 2013

Marier l’impossible


Je laisse à votre méditation la tribune du Père Tony Anatrella dans le numéro de Valeurs Actuelles du 17 01 2013. 
La justification du “mariage” entre personnes de même sexe et de la filiation peut-elle se résumer à l’égalité des droits pour tous ? Cette affirmation simpliste et compassionnelle se fait aux mépris des logiques sexuelles du mariage et de la filiation, et des enjeux structurels de la vie psychique et des logiques sociales. 
À l’occasion du pacs, j’avais déjà eu l’occasion de dire (*) que nous étions au début d’une procédure qui aboutirait au “mariage” homosexuel et à la prise de possession des enfants dans ce contexte. Pire même, qu’on assisterait à une redéfinition de la sexualité, du mariage, de la filiation et de la famille, mais aussi de l’éducation sexuelle imposée de façon autoritaire à l’école à partir de l’homosexualité et de certains concepts du gender. Le code civil ferait disparaître les mentions d’homme et de femme, de père et de mère pour des termes indistincts inscrivant dans la loi la négation de la différence sexuelle. La parenté fondée sur le corps sexué reculerait au bénéfice d’une parenté sociale : une façon de désincarner sexuellement la conjugalité et la parenté quand on se situe en dehors de la chair liée à l’altérité sexuelle et que l’on veut décrédibiliser la filiation biologique. Il est vrai que le refus de la différence sexuelle et le repli sur son propre sexe entraînent, chez certains, la négation de la génération au profit de bricolages biologiques insensés.
Le mariage entre un homme et une femme est d’abord le signe de l’alliance de la différence sexuelle et il est associé, en puissance ou de fait, à la filiation. Dissocier l’un de l’autre se fait au mépris de l’enfant qui, dans ce contexte, n’est plus voulu et respecté pour lui-même mais instrumentalisé par les désirs des adultes. Comme un droit à l’enfant qui viendrait les justifier dans leur posture narcissique. Or un enfant n’a pas à être donné à un adulte quelle que soit sa situation : c’est un homme et une femme, les seuls à former un couple, qui seront donnés comme parents à un enfant, sinon nous risquons de fausser le sens de la filiation. On prétend, au nom d’un nouvel idéalisme “amoureux”, que la sentimentalité homosexuelle serait parfois plus authentique et plus protectrice des enfants que la relation entre un homme et une femme qui se disputent et divorcent. Malgré cette vision surréaliste, il est plus souhaitable qu’un enfant grandisse entre un homme et une femme même s’ils traversent des crises car il a besoin de cette altérité qui n’est pas présente dans une élection sentimentale unisexuée. L’altérité, c’est toujours l’autre sexe.
La première vérité qu’un enfant découvre est celle de la différence sexuelle qui l’a vu naître. Un contexte d’homosexualité n’est pas le plus judicieux pour penser la procréation et l’éducation. Il est douteux de croire que l’on puisse imaginer un nouveau fantasme originaire en étant “un enfant du désir d’enfant” à partir de l’unisexualité. La psychanalyste (**) qui l’a inventé nous entraîne dans un déplacement curieux : du désir érotique entre un homme et une femme nous passerions à l’érotisation du désir de l’enfant. La seule question qui mérite d’être posée est de savoir non pas comment l’enfant sera entouré affectivement, mais dans quelle structure relationnelle on l’engage ?
Plus précisément, la société ne se divise pas entre hétérosexuels et homosexuels, mais entre hommes et femmes, et jusqu’à présent elle se structure autour de l’identité masculine et de l’identité féminine. On voudrait maintenant l’organiser en fonction des orientations sexuelles qui, elles, sont sur le registre des pulsions et des désirs alors que l’identité est sur le versant de la structure de la personne et du lien social. Un désir n’a jamais fait une identité car, dans le meilleur des cas, les orientations sexuelles sont intégrées dans la cohérence de l’identité sexuelle de la personnalité.
La loi sur le “mariage pour tous” n’est pas un progrès mais une régression. Dès lors, que cherche-t-on à faire si ce n’est à instrumentaliser le mariage pour faciliter l’intégration sociale des personnes homosexuelles ? Mais les sentiments ne justifient pas tout et l’égalité est souvent un argument utilisé comme une injonction paradoxale, c’est-à-dire en disant une chose et son contraire : on veut mettre de l’égalité là où elle n’existe pas.
Tony Anatrella est psychanalyste et spécialiste en psychiatrie sociale.
La Différence interdite, Flammarion, 1998.
** Sylvie Faure-Pragier, le Monde du 26 décembre 2012 : « Homoparentalité : psys, taisons-nous ! »

mercredi 16 janvier 2013

Communiqué des évêques français...


"Une majorité politique ne peut, sans dommage pour le bon fonctionnement démocratique, ignorer les réactions que suscite chez tant de nos compatriotes le projet d’une telle « réforme de civilisation »", dit le communiqué du Conseil permanent de la Conférence des évêques de France publié ce 16 janvier 2013 dont voici le texte intégral : 
"Depuis de longs mois, nous avons alerté le gouvernement et l’opinion publique sur le risque de clivage profond que représentait, au sein de la société française, le projet de loi permettant le mariage et l’adoption pour les personnes de même sexe. Ce clivage est d’autant plus malvenu que notre pays connaît une période de fortes difficultés économiques et sociales qui devrait, au contraire, amener les responsables politiques à rassembler le pays.
"L’ampleur exceptionnelle de la manifestation du dimanche 13 janvier montre, s’il en était besoin, que cette alerte était fondée. Dans les trois cortèges convergeant vers le Champ de Mars, des gens de toutes les régions de France, jeunes ou plus âgés, en famille, avec leurs enfants ou seuls, de toutes opinions, de toutes religions ou sans religion, ont défilé avec conviction, dans la bonne humeur et sans agressivité à l’égard de quiconque. Dans cette grande diversité, la caractéristique commune était la reconnaissance de la famille, l’intérêt supérieur des enfants et le respect de la filiation.
"Une majorité politique ne peut, sans dommage pour le bon fonctionnement démocratique, ignorer les réactions que suscite chez tant de nos compatriotes le projet d’une telle « réforme de civilisation ». La mission du politique est d’offrir le cadre d’une authentique réflexion sociale sur ces questions majeures que sont la transmission de la vie et la nature des liens humains. C’est pourquoi nous souhaitons, qu’à l’occasion du débat parlementaire, les élus et les politiques proposent des solutions et des formulations qui soient respectueuses du caractère hétérosexuel du mariage, de la filiation et des personnes homosexuelles.
"Pour notre part, comme évêques, nous invitons les communautés catholiques, à poursuivre la réflexion sur ces enjeux fondamentaux".

Les membres du Conseil permanent de la Conférence des évêques de France :
Cardinal André VINGT-TROIS, archevêque de Paris, président de la CEF
Mgr Hippolyte SIMON, archevêque de Clermont, vice-président de la CEF
Mgr Laurent ULRICH, archevêque de Lille, vice-président de la CEF
Mgr Jacques BLAQUART, évêque d’Orléans
Mgr Jean-Claude BOULANGER, évêque de Bayeux et Lisieux Mgr Jean-Pierre GRALLET, archevêque de Strasbourg
Mgr Hubert HERBRETEAU, évêque d’Agen
Mgr Jean-Paul JAEGER, évêque d’Arras
Mgr Jean-Paul JAMES, évêque de Nantes. 

samedi 8 décembre 2012

Un point de vue italien...


... sur la situation de l'Eglise de France au regard de l'actualité. 
Par Sandro Magister 
(http://chiesa.espresso.repubblica.it/articolo/1350380?fr=y).

Personne ne l'aurait parié. Mais, après des décennies d’invisibilité et de torpeur, l’Église catholique française est revenue vigoureusement sur la scène publique.

Minoritaire elle était, minoritaire elle reste, dans un pays où moins de 5 % de la population va à la messe le dimanche et où les baptêmes d’enfants se font de plus en plus rares.

Mais se rendre est une chose, être créatif en est une autre. L’avenir que le pape Joseph Ratzinger lui-même a assigné au catholicisme dans les régions sécularisées est d’être une "minorité créative". L’Église de France s’y essaie. 

Ce tournant est intervenu d’un seul coup. Un signe prémonitoire a été, au milieu du mois d’août, la prière que l’archevêque de Paris, le cardinal André Vingt-Trois (photo) avait adressé à la Vierge, le jour de l’Assomption : "Que les enfants et les jeunes cessent d’être l’objet des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l'amour d’un père et d’une mère". Les polémiques ont éclaté avec violence, dans une France qui s’achemine vers la légalisation du mariage entre personnes du même sexe, avec la possibilité d’adopter des enfants.

Mais le fait que le quotidien "Le Monde" ait pris la défense de l'archevêque, sous la forme d’une note portant la signature d’un critique littéraire bien connu, converti au catholicisme, Patrick Kechichian, a également fait du bruit. "L'Osservatore Romano" a reproduit cet article en première page.

Toutefois on avait l'impression que tout se réduisait à l'initiative du cardinal. Et que personne ne marchait derrière lui.

Mais, à l’automne, tout change. Le 7 novembre, le mariage homosexuel obtient le feu vert du conseil des ministres. Le cardinal Vingt-Trois proteste auprès du président François Hollande, de Jean-Marc Ayrault, chef du gouvernement, et de Christiane Taubira, ministre de la Justice et garde des sceaux, et il rend publiques les objections dont il leur a fait part en privé.

L'archevêque, reprenant les propos que lui a tenus le ministre, à savoir que "ce qui est en jeu, c’est une réforme de civilisation", déclare que c’est ce qu’il pense lui aussi, que c’est bien de cela qu’il s’agit, d’une modification radicale de la nature de l'homme, des sexes, de la procréation. Et que, par conséquent, on ne peut pas se lancer dans un "supercherie" d’une telle portée et tout décider en s’appuyant sur une majorité d’un ou deux %.

Au ministre Taubira qui lui dit : "Nous, nous ne touchons pas à la Bible", le cardinal rétorque que lui non plus ne la fait pas entrer en ligne de compte : "C’est une question qui touche à l’humanité, cela suffit".

C’est bien là, en effet, que se trouve la nouveauté. Une résistance s’organise contre la loi en faveur du mariage homosexuel et elle est non pas confessionnelle mais humaniste, elle est le fait d’hommes et de femmes dont les visions du monde sont très diverses.

Le samedi 17 novembre, à Paris et dans une dizaine d’autres villes, des centaines de milliers de personnes défilent dans les rues. Les organisateurs de ces manifestations sont trois personnages inattendus : la chroniqueuse mondaine et directrice d’un journal satirique connue sous le pseudonyme de Frigide Barjot, porte-parole du "Collectif pour l'humanité durable", la socialiste Laurence Tcheng, de l'association "La gauche pour le mariage républicain", et Xavier Bongibault, athée et homosexuel, fondateur de "Plus gay sans mariage".

Des trois, seule la première est catholique. Aucune association rattachée à l’Église n’arbore ses propres pancartes. Les catholiques sont simplement mêlés au cortège. Mais l’Église officielle bénit le tout. Ce même matin, à Rome, Benoît XVI a recommandé à une quarantaine d’évêques de France, en visite ad limina, d’"avoir à cœur de prêter attention aux projets de loi civile qui peuvent porter atteinte à la protection du mariage entre un homme et une femme".

La philosophe féministe Sylviane Agacinski, femme de l'ancien premier ministre socialiste (et protestant) Lionel Jospin se range aux côtés de l’Église contre la "réforme de civilisation".

L'archevêque de Paris n’est plus un général sans armée. Les évêques sont également avec lui. Ils l’ont élu président de la conférence épiscopale, ce qui n’était jamais arrivé à son prédécesseur Jean-Marie Lustiger, qui était un homme du pape Karol Wojtyla mais qui a toujours été laissé seul.

L’Église de France était appelée la "fille aînée de l’Église". En tant que minorité créative, elle peut le redevenir. Même si elle est vaincue dans le royaume de ce monde.

mardi 4 décembre 2012

Cécile Duflot, santa subito !


Je sais bien : ce ne sont pas des manières. D’habitude, on attend d’un chrétien qu’il soit bien mort pour le vouer à la gloire des autels. Mais parfois la sainteté se manifeste, en certaines âmes, avec un tel éclat qu’on a toutes les raisons de les croire touchées par la Grâce. C’est le cas de Cécile Duflot. Il y a quelques jours encore, on nous aurait dit qu’elle venait d’être mise sous cloche au pavillon de Sèvres pour offrir aux générations futures un étalon assez fiable de la bêtise en politique, nous aurions trouvé ça normal. Seulement, à chacun sa rédemption : il ne lui aura fallu qu’un seul mot pour s’extirper de sa condition et devenir une authentique figure de l’Eglise militante.

Car en appelant les catholiques de France à un sursaut de solidarité, Cécile Duflot pose à chaque chrétien la plus fondamentale question qui soit. Oui, face aux pauvres, que nous avons le devoir d’accueillir comme si c’était le Christ lui-même qui venait à nous, l’Eglise n’en fait pas assez.

Sainte Duflot, priez pour nous !

Certes, il y a bien quelques petits trucs qui s’appellent le Secours Catholique, la Société de Saint-Vincent-de-Paul, les congrégations et les paroisses qui ouvrent leurs portes toute l’année aux pauvres et aux malades. Il y a bien toute l’œuvre de l’Abbé Pierre, dont il faudra nous démontrer qu’elle ne puisait ni son inspiration ni sa vigueur dans le témoignage des Evangiles. Il y a bien quelques centaines de milliers de catholiques qui, partout dans le pays, s’activent discrètement pour faire reculer la misère. Par la prière et par l’action.
Ce n’est pas suffisant, nous dit Cécile Duflot. Elle a raison ! Pourquoi a-t-elle raison ? Parce qu’elle est bien placée1 pour connaître tout à la fois la gravité de la crise et l’incompétence du gouvernement. Puisque l’Etat n’y peut rien, il ne reste plus que l’Eglise.
Les chrétiens ont donc en face d’eux – c’est un ministre qui leur apprend – un gouvernement qui est tellement en-dessous de tout qu’il s’en remet à la grâce de Dieu. Il ne faut pas prendre à rebours les propos de Cécile Duflot, ni se vexer pour les leçons de conduite et de morale qu’elle prodigue. Il faut la croire : c’est une bonne fille.

Chrétien, surpasse-toi

L’Eglise de France a entendu, dimanche, l’apôtre Luc proclamer en son Evangile que le chrétien devait vivre debout. Prenons-le au mot ! Et prenons aussi au mot Cécile Duflot. Surpassons-nous pour accueillir le pauvre, le malade, le miséreux. Car ce n’est pas sur elle qu’il faut compter. Quand l’homme souffre, ce n’est jamais sur Cécile Duflot qu’il faut compter. Elle, elle a une tâche dans la vie : être la charité qui se moque de l’hôpital – et pas, malheureusement, l’hôpital qui se fout de la charité.
Si vous ne pouvez pas accueillir toute la misère du monde à domicile, vous pouvez construire chez vous un petit autel votif à la gloire de Cécile Duflot. Trois vieux cierges, une chandelle un peu branlante y pourvoiront. Et une statue de sainte Rita, qui ressemble à s’y méprendre à sainte Cécile Duflot. Sauf que la première s’intéressait aux causes désespérées, tandis que la seconde en est une à elle seule.

François Miclo

http://www.tak.fr/cecile-duflot-santa-subita/
  1. Non, Jean-Vincent, on ne parle pas de vous.  

lundi 12 novembre 2012

lundi 20 décembre 2010

Qu'est ce qui trompe énormément déjà ?

Les conducteurs d'éléphants de la principale réserve naturelle du Népal se sont mis en grève pour obtenir des hausses de salaire, ont annoncé samedi les autorités qui gèrent ces réserves.

Les conducteurs, appelés "mahouts", sont employés par les hôteliers pour emmener les touristes sur la croupe des éléphants à travers le Parc national de Chitwan. Ils peuvent y voir le Tigre royal du Bengale, menacé d'extinction, les rares rhinocéros unicornes et quelques autres espèces rares d'oiseaux ou de mammifères.
Les conducteurs d'éléphants affirment qu'ils jouent un rôle essentiel dans l'industrie touristique du Népal et veulent que leur salaire passe en conséquence de 4.600 roupies (65 dollars) à 5.400 roupies.
Les 82 "mahouts" estiment que leur salaire actuel ne leur permet plus de vivre au Népal où l'inflation est de l'ordre de 10% par an. Ils se plaignent de ne pas avoir reçu les hausses de salaire qui leur avaient été promises il y a deux ans.
Shankar Saij, représentant les hôtels propriétaires des éléphants, a déclaré que les deux parties tentaient de parvenir à un accord.
Près de 200 touristes payent chaque jour 1.300 roupies chacun pour faire un tour sur le dos d'un éléphant, selon M. Saij. Le Parc national de Chitwan, véritable paradis de la vie sauvage, attire chaque année des milliers de touristes.
Près d'un demi-million de touristes se rendent tous les ans au Népal, venant principalement de l'Inde et de la Chine voisines. Les autorités ont annoncé leur ambition de doubler ce chiffre en 2011.
Le Point

vendredi 23 juillet 2010

Que dire à un jeune de vingt ans ?

Quand on a connu tout et le contraire de tout, quand on a beaucoup vécu et qu’on est au soir de sa vie, on est tenté de ne rien lui dire, sachant qu’à chaque génération suffit sa peine, sachant aussi que la recherche, le doute, les remises en cause
font partie de la noblesse de l’existence.
Pourtant, je ne veux pas me dérober, et à ce jeune interlocuteur, je répondrai ceci, en me souvenant de ce qu’écrivait un auteur contemporain : «Il ne faut pas s’installer dans sa vérité et vouloir l’asséner comme une certitude, mais savoir l’offrir en tremblant comme un mystère».
A mon jeune interlocuteur, je dirai donc que nous vivons une période difficile où les bases de ce qu’on appelait la Morale et qu’on appelle aujourd’hui l’Ethique, sont remises constamment en cause, en particulier dans les domaines du don de la vie, de la manipulation de la vie, de l’interruption de la vie.
Dans ces domaines, de terribles questions nous attendent dans les décennies à venir.
Oui, nous vivons une période difficile où l’individualisme systématique, le profit à n’importe quel prix, le matérialisme, l’emportent sur les forces de l’esprit.
Oui, nous vivons une période difficile où il est toujours question de droit et jamais de devoir et où la responsabilité qui est l’once de tout destin, tend à être occultée.
Mais je dirai à mon jeune interlocuteur que malgré tout cela, il faut croire à la grandeur de l’aventure humaine.
Il faut savoir, jusqu’au dernier jour, jusqu’à la dernière heure, rouler son propre rocher.
La vie est un combat le métier d’homme est un rude métier.
Ceux qui vivent sont ceux qui se battent.

Il faut savoir que rien n’est sûr, que rien n’est facile, que rien n’est donné, que rien n’est gratuit.
Tout se conquiert, tout se mérite.
Si rien n’est sacrifié, rien n’est obtenu.
Je dirai à mon jeune interlocuteur que pour ma très modeste part, je crois que la vie est un don de Dieu et qu’il faut savoir découvrir au-delà de ce qui apparaît comme l’absurdité du monde, une signification à notre existence.
Je lui dirai qu’il faut savoir trouver à travers les difficultés et les épreuves, cette générosité, cette noblesse, cette miraculeuse et mystérieuse beauté éparse à travers le monde, qu’il faut savoir découvrir ces étoiles, qui nous guident où nous sommes plongés au plus profond de la nuit et le tremblement sacré des choses invisibles.
Je lui dirai que tout homme est une exception, qu’il a sa propre dignité et qu’il faut savoir respecter cette dignité.
Je lui dirai qu’envers et contre tous il faut croire à son pays et en son avenir.
Enfin, je lui dirai que de toutes les vertus, la plus importante, parce qu’elle est la motrice de toutes les autres et qu’elle est nécessaire à l’exercice des autres, de toutes les vertus, la plus importante me paraît être le courage, les courages, et surtout celui dont on ne parle pas et qui consiste à être fidèle à ses rêves de jeunesse.
Et pratiquer ce courage, ces courages, c’est peut-être cela «L’Honneur de Vivre»
Hélie de Saint Marc

samedi 27 décembre 2008

La crise !

"La crise est à vivre, se dit-il. Mais comment ? D’abord en évitant trois illusions diaboliques qui sont les trois grandes tentations du chrétiens : le stoïcisme, l’idéalisme et le fatalisme. (…) Ces trois tentations chrétiennes consistent à se placer soit au-dessus de la crise, soit en dessous, soit ailleurs. (…) Résister à ces trois tentations, c’est laisser l’avenir venir, accueillir le présent comme un don et y trouver du sens, aussi douloureux soit-il."
P. Etienne Perrot, sj
in « Au-delà des "bonnes leçons" » in Croire aujourd’hui. Décembre 2008


Belle journée !