Je relaie ce beau billet... Bonne lecture !
L’histoire a commencé au siècle dernier, il y a déjà bien longtemps.
Marcel aime Simone. Simone aime Marcel. Bien sûr, il râle encore quand elle se plaint de ne pas pouvoir en faire plus. Bien sûr, elle s’énerve encore quand il bougonne pour un rien. Chaque matin, ils ouvrent le journal, pour les mots croisés, et surtout la page des décès. Jean-Pierre Pernaud traverse leurs journées, Julien Lepers sonne l’heure du dîner. Là, ils mettent plus fort, pour bien entendre, sinon, la télé reste en sourdine dans la cuisine.
Le dimanche, ils arrivent toujours l’un avec l’autre ; d’un bras à peine fiable, il l’aide à franchir la porte. D’une main, il range sa casquette, fait un rapide signe de croix et d’un hochement de la tête, il salue sans bruit ceux qui sont déjà installés. Elle, s’appuie fébrilement sur sa canne pour ne pas tomber. Ils viennent toujours bien avant l’heure pour être sûrs d’avoir le temps de s’installer. Ils resteront assis, longtemps, mais peu importe. En attendant. Personne ne viendra leur demander de faire la quête, ou une lecture. Ils répondraient que les autres font ça très bien. Place aux jeunes. Enfin, aux moins vieux.
Ils ne comptent plus trop les années. Le temps n’a plus d’emprise sur leurs visages, marqués, creusés. On peut y lire leur vie, les sillons des épreuves, ou des joies. Les jours glissent sur leurs épaules affaiblies par le poids des ans. Ils savent ce que l’autre dit, d’un geste, d’un regard, d’une respiration. Certains matins, ils sentent confusément une espérance grandissante à l’approche de la mort, certains soirs, ils s’endorment, la peur au ventre, d’un lendemain sans l’autre.
Chaque dimanche, ils sont là. Quelquefois, la semaine aussi, quand il faut accompagner le départ de l’un ou l’une, ou pour une messe anniversaire. Chaque dimanche sur les mêmes chaises, du même côté. Toujours au même endroit. Quand une place est vide, les regards s’inquiètent jusqu’à la semaine suivante où l’ordre reprend sa place.
Ils en ont connu des curés, celui qui est resté longtemps, celui qui n’a eu de cesse de nettoyer les églises des alentours, celui qui pleurait pour le denier, celui qui construisait, celui qui appelait plein de laïcs, même madame Ronchon, ce qui n’était pas une bonne idée, celui qui allait trop vite, sans prendre le temps d’une attention particulière, ou celui qui rassemblait les enfants autour de l’autel pour réciter avec eux le Notre Père. Ils pourraient en dire sur les méthodes innovantes des uns, sur le sourire d’un autre, sur l’accueil du suivant. Ils en auraient des choses à raconter sur la liturgie, sur les homélies, trop longues, trop compliquées, illustrées, colorées, celles qui marquent l’esprit au point que la semaine entière en garde la trace, celles qu’on a oublié dès la porte refermée.
Ils ont survécu aux turbulences d’une Église qui se cherche, aux changements ordonnés, ils se sont adaptés aux nouvelles idées. De temps en temps, il y a eu des jeunes. C’était bien, même si on n’entendait plus rien à cause de la batterie. Ce n’étaient pas leurs petits-enfants. Eux, ils sont venus au début, à Noël, maintenant, ils ne savent plus s’ils viendraient encore. C’est pas qu’ils soient contre, non, mais c’est la vie.
Alors, ils sont là, sans rechigner parce que ça ne se fait pas. Jamais on ne les entend. Jamais ils ne se plaignent. Jamais ils n’élèvent la voix pour critiquer. Ils sont là juste en face, ou à côté, derrière le pilier ou au troisième rang, près de la Croix.
Ils sont là, vaguement invisibles, à prier pour leurs petits-enfants, à prier pour ceux qui étaient là et qui sont « partis » comme on dit quand on ne veut pas dire « morts ».
Ils sont là comme les piliers de l’Église. Un peu gênants pour bien voir le chœur, un peu trop rigides, et trop immobiles.
Ils sont là. Chaque dimanche. Et même leurs petits-enfants qu’ils ne voient jamais leur en savent gré.
Piliers d’éternité.

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